
• Je plie, mais ne cède pas •
Naethrys de Dorthalyon & Ishar al-Siradh
Méridian.
Commanderie de la Confrérie des Loups.
Au printemps • Quelques mois plus tôt.
C’est au cœur d’un printemps encore fragile, à l’heure où les vents cessent de ronger les pierres pour se contenter de les caresser, que la Loge du Savoir de la Confrérie des Loups se trouva, une nuit, le théâtre d’une rencontre dont les protagonistes eux-mêmes ne soupçonnaient pas encore l’ampleur intime, ni la portée pour ceux qui veillent, sans bruit, sur les fautes et les rémissions des hommes.
La Commanderie reposait alors dans ce demi-silence des lieux habités par des consciences exigeantes : le craquement régulier du feu dans l’âtre, la respiration sourde des murs chargés de livres, le froissement discret des parchemins qu’on effleure sans les déranger vraiment. Derrière la lucarne étroite de la Salle des Archives, le ciel de Méridian offrait une voûte constellée d’étoiles si claires que l’on eût dit, pour peu que l’on soit enclin aux superstitions anciennes, que les Sept eux-mêmes avaient abandonné leurs voiles pour laisser au monde la nudité de leur regard. Dans cette lumière céleste, les rayons des chandelles et du foyer semblaient presque modestes, réduits à éclairer la pierre, les reliures, les particules de poussière en suspension, comme s’ils savaient que leur rôle, ici, n’était pas d’éblouir mais de servir, humblement, la mémoire.
C’est là que se tenait Naethrys de Dorthalyon, veuve exilée du Pays des Pins, enfant d’un empire englouti dont il ne subsistait plus guère que des devises, quelques fragments de chants, et le souffle obstiné de ceux qui refusaient de laisser le monde s’installer dans l’oubli. Elle se tenait droite derrière un pupitre de bois sombre, le dos d’ivoire aussi vertical que les troncs anciens de ses terres disparues, la main glissant avec une lenteur souveraine sur le parchemin, traçant des courbes fines, des pleins et des déliés délicats, comme si chaque trait de sa plume était une manière de tenir tête au temps qui, partout ailleurs, efface, rature ou dévore. Sa robe, finement ouvragée, épousait sans l’entraver cette silhouette élancée où l’on devinait la force silencieuse d’une créature qui avait vu passer plus de siècles que la plupart des royaumes du continent. Son regard rose cristallin, baissé sur le texte qu’elle recopiait, avait cette manière particulière d’habiter l’instant tout en se tenant, toujours, un peu ailleurs.
Au dehors, il avait plu. Non de ces pluies franches qui lavent les routes et les âmes, mais une de ces bruines obstinées qui imprègnent les manteaux, se glissent jusque dans la laine et les os, et laissent derrière elles des hommes qui sentent, en eux, une lourdeur qu’aucun séchage ne dissipe. De cette pluie-là venait Ishar al-Siradh, autrefois Farishar ibn Qashajir al-Siradhûn, fils d’une grande maison des dunes, devenu Augure de la Loge du Savoir par un concours d’errances et de douleurs que seuls les Loups ont pris la peine de consigner. Il avait franchi la cour dans le silence humide des pavés, la tête légèrement inclinée pour offrir moins de prise au vent, ses tresses d’argent — stigmate prématuré de ces visions qui lui avaient rongé la jeunesse — plaquées par l’eau contre la nuque. Sa haute silhouette nerveuse dénonçait moins un guerrier qu’un homme que l’habitude de l’instabilité a contraint à se tenir toujours un peu prêt à fuir, ou à se défendre. Ses pas l’avaient conduit, presque mécaniquement, jusqu’à cette Salle des Archives où l’odeur mêlée de parchemin, de cuir et d’encens lui apparaissait autant comme un refuge que comme une prison : refuge contre la dispersion des routes, prison parce que, pour un homme qui porte en lui le chaos des visions, l’accumulation d’autres mémoires est moins un réconfort qu’une menace supplémentaire.
Lorsqu’il franchit le seuil, il s’immobilisa dans l’ombre, juste assez loin pour que la lumière des flammes ne le démasque pas entièrement, juste assez près pour que son regard, lui, embrasse la scène, en prenne la mesure, et pèse ses propres mots avant de consentir à troubler le calme de l’Empyréenne. Naethrys, elle, sentit la présence avant de la nommer : ces siècles d’écoute lui avaient appris à discerner les légers changements de densité dans l’air lorsqu’une âme inquiète pénètre un lieu de savoir. Ses mains continuèrent à danser un instant, terminant une phrase, achevant un trait, puis, avec cette lenteur qui n’est pas hésitation mais souveraine maîtrise du temps, elle reposa la plume, se redressa, et offrit au visiteur l’inclinaison parfaite de celles qui ont appris, dans les cours anciennes, à faire de chaque geste une liturgie.
— Augure al-Siradh. Mes respects, en cette belle soirée étoilée.
La formule, simple et pleine, portait en elle la reconnaissance de son rang au sein des Loups, mais aussi, plus subtilement, l’accueil d’une conscience à une autre conscience : celle qui garde ce qui fut saluait celui qui voyait ce qui pourrait être.
Ishar, surpris par une courtoisie si pure, si dénuée de calcul, resta un instant comme frappé. Lui qui avait connu, dans les salons de Cevahir, les révérences mesurées en fonction du poids d’or que l’on espérait arracher à son don, se trouvait face à une noblesse qui n’attendait rien, sinon la vérité d’un échange. Il inclina la tête à son tour, d’un geste un peu trop brusque pour être vraiment mondain, traînant dans ses muscles la fatigue des routes et des rêves parasites, et murmura des excuses pour son état, pour l’intrusion, comme si le seul fait de troubler un tel ordre lui paraissait déjà suspect. Dans sa senestre, il serrait une custode de cuir, comme on tient à la fois une arme et un fardeau. De ce cylindre protégé, il tira, avec une précaution presque superstitieuse, un fragment de parchemin récupéré deux jours plus tôt dans les ruines d’un temple abandonné à la frontière, lieu que la Corruption, inexplicablement, avait épargné. Il le posa sur le pupitre, à portée de la main de l’Archiviste, puis osa, enfin, accrocher son regard au sien.
— On m’a dit que vos yeux savaient lire ce que le temps s’efforce d’effacer. J’ai trouvé ceci à la frontière, dans les décombres d’un temple.
Naethrys, en cela fidèle aux devises murmurées de sa maison — « Nous gardons ce qui passe » — accueillit le feuillet comme on recueille un témoin rescapé d’un naufrage. Ses doigts, si rarement engagés dans des travaux grossiers, parcoururent la surface du parchemin, caressant les glyphes anguleux avec une tendresse qui n’était ni romantique ni sacrée, mais ce mélange particulier de respect et de curiosité qui habite ceux qui savent que certaines phrases, longtemps enterrées, peuvent changer la façon dont un peuple se regarde. Dans le silence presque religieux qui s’installa, seul le foyer osa encore craquer, comme pour rappeler que le temps, lui, poursuivait sa marche à travers les braises. Il lui fallut quelques minutes pour faire remonter, depuis les profondeurs de sa mémoire, les racines de cette écriture ancienne, les mythes auxquels elle se rattachait, les failles où elle s’était déjà glissée, ailleurs, pour détruire des civilisations qui s’étaient crues trop hautes pour tomber. Lorsqu’elle parla enfin, sa voix, calme et poétique, n’avait rien du ton dramatique des présages de foire : elle exposa la prophétie avec la même précision que s’il s’était agi d’un traité de géographie.
— Le Voile stellaire s’étend, buvant l’Essence des pactes brisés. Les Sept dorment. Les Autres veillent. Et le sang des fils de Verra est la clé qui ouvre le chemin du Vide. En bref, la Corruption ne conquiert pas par la force, elle entre lorsque l’on s’oublie.
Ces mots, pour un autre, n’auraient été qu’une formule inquiétante de plus parmi le long cortège des menaces qui pèsent, depuis des millénaires, sur les descendants de Verra. Pour Ishar, ils furent comme une main refermée sur une plaie jamais cicatrisée. Depuis Cevahir, depuis ses premières transes dans les alcôves étouffantes de la maison al-Siradhûn, l’Augure portait en lui, sans le dire, des visions qui parlaient déjà de Voile, d’Essence, de sang offert en clef à des forces qui n’avaient plus rien de divin sinon le mépris pour ceux qu’elles écrasaient. Il avait fui ces abus, abandonnant son nom complet, ses privilèges et le rôle de prodige que son père avait tenté de lui imposer, pour trouver, au sein de la Confrérie des Loups, non la paix, mais au moins une Règle qui donne au fardeau un cadre où respirer. Et voilà qu’ici, dans cette salle qu’il avait adoptée comme refuge, revenaient, sous la plume d’un temple oublié et la voix claire d’une Empyréenne, les mêmes échos, les mêmes structures, l’annonce d’une Corruption qui ne frapperait pas de l’extérieur mais se jetterait sur les fissures de leurs pactes, sur leurs renoncements, sur l’usure lente des consciences.
Il comprit, avec cette brutalité propre aux esprits lucides, que ce morceau de peau tannée ne venait pas seulement confirmer ses terreurs intimes, mais qu’il liait désormais son don à quelque chose de plus vaste, de plus ancien, qui dépassait de loin sa propre histoire. Cette prise de conscience ne passa pas par un discours : elle se manifesta d’abord dans ses mains, qui se crispèrent sur le bord du pupitre. La chaleur du bois contrastait avec le froid qui s’était glissé en lui par la pluie, par la marche, par ces années de visions où chaque transe laissait dans sa chair une trace de glace. L’encens, supposé purifier, pesait sur sa cage thoracique comme un voile épais. Il inspira — trop vite — et l’air refusa d’obéir. Sa tempe se mit à battre, sec, et la pièce, pour lui seul, commença à basculer.
Naethrys, qui avait passé des siècles à observer les hommes et les Elfes se débattre avec leurs propres abîmes, vit, en un instant, que quelque chose se délitait. Le regard gris, soudain vitreux, cherchait un appui ailleurs que dans la pierre ; les muscles se raidissaient, puis se dérobaient. Lorsqu’il répéta, à mi-voix, les mots qu’elle venait de prononcer — « choisir comment tomber » —, sa voix ne portait plus la distance ironique d’un esprit qui se protège, mais le râpeux d’une gorge qui se serre. Il voulut reculer, s’éloigner du pupitre, de la lucarne étoilée, de ce regard rose qui le voyait trop bien, et son pied, trahi par un sol qu’il connaissait pourtant, manqua. Il se retrouva à genoux, d’abord par accident, puis parce que les spasmes, ces vieux ennemis de l’enfance, revinrent à la charge, plus féroces que les années précédentes ne lui avaient laissé espérer.
Il y a, dans la vie d’un homme marqué par un don incontrôlable, peu de choses plus humiliantes que de s’effondrer ainsi, sans élégance, sans dignité, devant une présence qu’il respecte. Pourtant, ce fut ainsi que l’Augure se retrouva, le front presque contre le ventre d’une immortelle, les mains agrippées à sa robe pour ne pas sombrer entièrement dans le chaos de ses propres visions. Le sang jaillit de sa narine en un mince trait écarlate. Sa respiration se fit sifflante, hachée, ponctuée de soubresauts que ni sa volonté, ni ses années d’ascèse au sein du Chapitre du Pardon ne pouvaient contenir. Il eut ce réflexe, déchirant dans sa nudité : tenter de la repousser, marmonner un « non… » éraillé, comme pour reprendre, ne serait-ce qu’une seconde, le contrôle de ce corps qui était redevenu l’otage de ses étoiles. Mais ses mains, au lieu de trouver le bois, se heurtèrent au velours de la robe, à la chaleur d’un corps vivant, et, épuisées, se résignèrent à s’y accrocher.
La Commanderie reposait alors dans ce demi-silence des lieux habités par des consciences exigeantes : le craquement régulier du feu dans l’âtre, la respiration sourde des murs chargés de livres, le froissement discret des parchemins qu’on effleure sans les déranger vraiment. Derrière la lucarne étroite de la Salle des Archives, le ciel de Méridian offrait une voûte constellée d’étoiles si claires que l’on eût dit, pour peu que l’on soit enclin aux superstitions anciennes, que les Sept eux-mêmes avaient abandonné leurs voiles pour laisser au monde la nudité de leur regard. Dans cette lumière céleste, les rayons des chandelles et du foyer semblaient presque modestes, réduits à éclairer la pierre, les reliures, les particules de poussière en suspension, comme s’ils savaient que leur rôle, ici, n’était pas d’éblouir mais de servir, humblement, la mémoire.
C’est là que se tenait Naethrys de Dorthalyon, veuve exilée du Pays des Pins, enfant d’un empire englouti dont il ne subsistait plus guère que des devises, quelques fragments de chants, et le souffle obstiné de ceux qui refusaient de laisser le monde s’installer dans l’oubli. Elle se tenait droite derrière un pupitre de bois sombre, le dos d’ivoire aussi vertical que les troncs anciens de ses terres disparues, la main glissant avec une lenteur souveraine sur le parchemin, traçant des courbes fines, des pleins et des déliés délicats, comme si chaque trait de sa plume était une manière de tenir tête au temps qui, partout ailleurs, efface, rature ou dévore. Sa robe, finement ouvragée, épousait sans l’entraver cette silhouette élancée où l’on devinait la force silencieuse d’une créature qui avait vu passer plus de siècles que la plupart des royaumes du continent. Son regard rose cristallin, baissé sur le texte qu’elle recopiait, avait cette manière particulière d’habiter l’instant tout en se tenant, toujours, un peu ailleurs.
Au dehors, il avait plu. Non de ces pluies franches qui lavent les routes et les âmes, mais une de ces bruines obstinées qui imprègnent les manteaux, se glissent jusque dans la laine et les os, et laissent derrière elles des hommes qui sentent, en eux, une lourdeur qu’aucun séchage ne dissipe. De cette pluie-là venait Ishar al-Siradh, autrefois Farishar ibn Qashajir al-Siradhûn, fils d’une grande maison des dunes, devenu Augure de la Loge du Savoir par un concours d’errances et de douleurs que seuls les Loups ont pris la peine de consigner. Il avait franchi la cour dans le silence humide des pavés, la tête légèrement inclinée pour offrir moins de prise au vent, ses tresses d’argent — stigmate prématuré de ces visions qui lui avaient rongé la jeunesse — plaquées par l’eau contre la nuque. Sa haute silhouette nerveuse dénonçait moins un guerrier qu’un homme que l’habitude de l’instabilité a contraint à se tenir toujours un peu prêt à fuir, ou à se défendre. Ses pas l’avaient conduit, presque mécaniquement, jusqu’à cette Salle des Archives où l’odeur mêlée de parchemin, de cuir et d’encens lui apparaissait autant comme un refuge que comme une prison : refuge contre la dispersion des routes, prison parce que, pour un homme qui porte en lui le chaos des visions, l’accumulation d’autres mémoires est moins un réconfort qu’une menace supplémentaire.
Lorsqu’il franchit le seuil, il s’immobilisa dans l’ombre, juste assez loin pour que la lumière des flammes ne le démasque pas entièrement, juste assez près pour que son regard, lui, embrasse la scène, en prenne la mesure, et pèse ses propres mots avant de consentir à troubler le calme de l’Empyréenne. Naethrys, elle, sentit la présence avant de la nommer : ces siècles d’écoute lui avaient appris à discerner les légers changements de densité dans l’air lorsqu’une âme inquiète pénètre un lieu de savoir. Ses mains continuèrent à danser un instant, terminant une phrase, achevant un trait, puis, avec cette lenteur qui n’est pas hésitation mais souveraine maîtrise du temps, elle reposa la plume, se redressa, et offrit au visiteur l’inclinaison parfaite de celles qui ont appris, dans les cours anciennes, à faire de chaque geste une liturgie.
— Augure al-Siradh. Mes respects, en cette belle soirée étoilée.
La formule, simple et pleine, portait en elle la reconnaissance de son rang au sein des Loups, mais aussi, plus subtilement, l’accueil d’une conscience à une autre conscience : celle qui garde ce qui fut saluait celui qui voyait ce qui pourrait être.
Ishar, surpris par une courtoisie si pure, si dénuée de calcul, resta un instant comme frappé. Lui qui avait connu, dans les salons de Cevahir, les révérences mesurées en fonction du poids d’or que l’on espérait arracher à son don, se trouvait face à une noblesse qui n’attendait rien, sinon la vérité d’un échange. Il inclina la tête à son tour, d’un geste un peu trop brusque pour être vraiment mondain, traînant dans ses muscles la fatigue des routes et des rêves parasites, et murmura des excuses pour son état, pour l’intrusion, comme si le seul fait de troubler un tel ordre lui paraissait déjà suspect. Dans sa senestre, il serrait une custode de cuir, comme on tient à la fois une arme et un fardeau. De ce cylindre protégé, il tira, avec une précaution presque superstitieuse, un fragment de parchemin récupéré deux jours plus tôt dans les ruines d’un temple abandonné à la frontière, lieu que la Corruption, inexplicablement, avait épargné. Il le posa sur le pupitre, à portée de la main de l’Archiviste, puis osa, enfin, accrocher son regard au sien.
— On m’a dit que vos yeux savaient lire ce que le temps s’efforce d’effacer. J’ai trouvé ceci à la frontière, dans les décombres d’un temple.
Naethrys, en cela fidèle aux devises murmurées de sa maison — « Nous gardons ce qui passe » — accueillit le feuillet comme on recueille un témoin rescapé d’un naufrage. Ses doigts, si rarement engagés dans des travaux grossiers, parcoururent la surface du parchemin, caressant les glyphes anguleux avec une tendresse qui n’était ni romantique ni sacrée, mais ce mélange particulier de respect et de curiosité qui habite ceux qui savent que certaines phrases, longtemps enterrées, peuvent changer la façon dont un peuple se regarde. Dans le silence presque religieux qui s’installa, seul le foyer osa encore craquer, comme pour rappeler que le temps, lui, poursuivait sa marche à travers les braises. Il lui fallut quelques minutes pour faire remonter, depuis les profondeurs de sa mémoire, les racines de cette écriture ancienne, les mythes auxquels elle se rattachait, les failles où elle s’était déjà glissée, ailleurs, pour détruire des civilisations qui s’étaient crues trop hautes pour tomber. Lorsqu’elle parla enfin, sa voix, calme et poétique, n’avait rien du ton dramatique des présages de foire : elle exposa la prophétie avec la même précision que s’il s’était agi d’un traité de géographie.
— Le Voile stellaire s’étend, buvant l’Essence des pactes brisés. Les Sept dorment. Les Autres veillent. Et le sang des fils de Verra est la clé qui ouvre le chemin du Vide. En bref, la Corruption ne conquiert pas par la force, elle entre lorsque l’on s’oublie.
Ces mots, pour un autre, n’auraient été qu’une formule inquiétante de plus parmi le long cortège des menaces qui pèsent, depuis des millénaires, sur les descendants de Verra. Pour Ishar, ils furent comme une main refermée sur une plaie jamais cicatrisée. Depuis Cevahir, depuis ses premières transes dans les alcôves étouffantes de la maison al-Siradhûn, l’Augure portait en lui, sans le dire, des visions qui parlaient déjà de Voile, d’Essence, de sang offert en clef à des forces qui n’avaient plus rien de divin sinon le mépris pour ceux qu’elles écrasaient. Il avait fui ces abus, abandonnant son nom complet, ses privilèges et le rôle de prodige que son père avait tenté de lui imposer, pour trouver, au sein de la Confrérie des Loups, non la paix, mais au moins une Règle qui donne au fardeau un cadre où respirer. Et voilà qu’ici, dans cette salle qu’il avait adoptée comme refuge, revenaient, sous la plume d’un temple oublié et la voix claire d’une Empyréenne, les mêmes échos, les mêmes structures, l’annonce d’une Corruption qui ne frapperait pas de l’extérieur mais se jetterait sur les fissures de leurs pactes, sur leurs renoncements, sur l’usure lente des consciences.
Il comprit, avec cette brutalité propre aux esprits lucides, que ce morceau de peau tannée ne venait pas seulement confirmer ses terreurs intimes, mais qu’il liait désormais son don à quelque chose de plus vaste, de plus ancien, qui dépassait de loin sa propre histoire. Cette prise de conscience ne passa pas par un discours : elle se manifesta d’abord dans ses mains, qui se crispèrent sur le bord du pupitre. La chaleur du bois contrastait avec le froid qui s’était glissé en lui par la pluie, par la marche, par ces années de visions où chaque transe laissait dans sa chair une trace de glace. L’encens, supposé purifier, pesait sur sa cage thoracique comme un voile épais. Il inspira — trop vite — et l’air refusa d’obéir. Sa tempe se mit à battre, sec, et la pièce, pour lui seul, commença à basculer.
Naethrys, qui avait passé des siècles à observer les hommes et les Elfes se débattre avec leurs propres abîmes, vit, en un instant, que quelque chose se délitait. Le regard gris, soudain vitreux, cherchait un appui ailleurs que dans la pierre ; les muscles se raidissaient, puis se dérobaient. Lorsqu’il répéta, à mi-voix, les mots qu’elle venait de prononcer — « choisir comment tomber » —, sa voix ne portait plus la distance ironique d’un esprit qui se protège, mais le râpeux d’une gorge qui se serre. Il voulut reculer, s’éloigner du pupitre, de la lucarne étoilée, de ce regard rose qui le voyait trop bien, et son pied, trahi par un sol qu’il connaissait pourtant, manqua. Il se retrouva à genoux, d’abord par accident, puis parce que les spasmes, ces vieux ennemis de l’enfance, revinrent à la charge, plus féroces que les années précédentes ne lui avaient laissé espérer.
Il y a, dans la vie d’un homme marqué par un don incontrôlable, peu de choses plus humiliantes que de s’effondrer ainsi, sans élégance, sans dignité, devant une présence qu’il respecte. Pourtant, ce fut ainsi que l’Augure se retrouva, le front presque contre le ventre d’une immortelle, les mains agrippées à sa robe pour ne pas sombrer entièrement dans le chaos de ses propres visions. Le sang jaillit de sa narine en un mince trait écarlate. Sa respiration se fit sifflante, hachée, ponctuée de soubresauts que ni sa volonté, ni ses années d’ascèse au sein du Chapitre du Pardon ne pouvaient contenir. Il eut ce réflexe, déchirant dans sa nudité : tenter de la repousser, marmonner un « non… » éraillé, comme pour reprendre, ne serait-ce qu’une seconde, le contrôle de ce corps qui était redevenu l’otage de ses étoiles. Mais ses mains, au lieu de trouver le bois, se heurtèrent au velours de la robe, à la chaleur d’un corps vivant, et, épuisées, se résignèrent à s’y accrocher.

Naethrys ne recula pas. Les souvenirs de son propre passé — ce mari qu’elle avait veillé jusqu’à ce que l’ombre le prenne, ce royaume englouti sous les eaux et les ans, cette longue prise de conscience que même la mémoire finit par se dissoudre si elle n’est pas portée à plusieurs — remontèrent à la surface non comme un flot d’émotions, mais comme une lucidité tranquille. Elle referma ses bras autour du Vaelune avec une fermeté douce, ajustant sa posture pour encaisser les spasmes, offrant à ce corps nerveux une forme de lit improvisé, que seule l’habitude des veilles longues et difficiles pouvait rendre aussi stable. Sa voix, qui s’était faite souvent tranchante pour fixer les limites de ce qui doit être tenté ou non par la Confrérie, se fit murmure : « Je suis là… » Puis, comme on offre à un naufragé une phrase à laquelle se raccrocher, elle confia, posée contre son oreille, sa propre devise : « Je plie, mais ne cède pas. »
Il fallut du temps — un temps qui, dans la réalité, ne compta que quelques minutes, mais qui, dans le ressenti des deux protagonistes, s’étira en une longue nuit — pour que la crise se calme. Le mouchoir brodé de l’Empyréenne s’imbiba de sueur et de sang, ses bras tinrent bon contre les secousses, son regard ne quitta pas ce visage tordu de honte et de douleur, non pour le scruter, mais pour lui offrir ce point fixe qu’il pouvait trouver, s’il le voulait, lorsqu’il parviendrait à remonter à la surface. Lorsqu’enfin les tremblements se réduisirent à un simple frisson, l’eau claire portée à ses lèvres nettoya le goût métallique et cendreux du sang, et les paupières d’Ishar se relevèrent, révélant des prunelles encore chargées d’orage, mais capables, à nouveau, de distinguer les lignes d’un visage. Il vit la porcelaine des joues, l’aube discrète qui venait d’y naître, presque en réponse au propre vermillon de ses pommettes à lui, et comprit, avec un recul nouveau, ce qu’elle avait accepté d’endurer sans le juger.
De cette nuit ne sortirent ni promesses grandiloquentes, ni serments échangés. Il n’y eut que des phrases simples, heurtées. Ishar se confondit en excuses maladroites, avouant, à demi-mot, qu’il n’avait pas voulu qu’elle soit témoin de « ça », que depuis Cevahir cette chose le poursuivait, qu’il ne maîtrisait rien. Naethrys, elle, fit ce que peu d’êtres font face à la souffrance d’autrui : elle refusa de rendre ce fardeau à son propriétaire comme une faute. Elle parla de vouloir et de pouvoir, affirma que désormais, puisqu’elle avait vu, ils pourraient, un jour, en partager le poids, suggéra qu’un soir viendrait où il lui conterait ces fables noires, non pour satisfaire sa curiosité d’érudite, mais pour qu'il ne les porte plus seul.
Lorsque, plus tard, il se remit debout, encore un peu chancelant, lorsqu’il remarqua, avec un mélange de confusion et de dérision, les taches sombres sur sa robe, et balbutia qu’il trouverait un moyen de la dédommager, ce fut elle, la vieille Dame des flots engloutis, qui désamorça la gêne par un trait de pragmatisme presque léger : ce n’était pas sa favorite, ce serait l’occasion d’en changer. Le rire qui échappa alors à Ishar, rare, bref, creusant une fossette dans sa joue, eut sans doute plus de valeur pour elle que n’importe quelle excuse. Avant de quitter la salle, il la salua une dernière fois, confia le parchemin à ses soins, et lâcha, comme un homme qui sait à la fois sa propre fragilité et la grandeur de ce qu’il sert :
— Étudiez-le, Dame de Dorthalyon. Ces ombres méritent vos yeux. Moi, je vais reprendre des forces. On ne défie pas le Savoir l’estomac vide.
— Belle soirée, Messire. Que la nuit printanière vous soit salvatrice.
La porte se referma sur lui, laissant la salle retrouver son calme apparent : la lucarne constellée, le feu qui crépitait, l’encens qui se dissipait. Naethrys, seule à nouveau, baissa les yeux sur le fragment prophétique, consciente qu’il ne s’agissait plus seulement d’un texte à traduire, mais du premier maillon visible d’une chaîne plus vaste, où s’entrelacent la mémoire de Verra, le destin de Sanctus, la vigilance de la Confrérie et la lutte silencieuse d’un homme pour faire de sa malédiction un instrument de veille plutôt qu’un gouffre où sombrer. Elle sourit, très légèrement, à cette pensée, et se remit au travail, car pour ceux qui gardent ce qui passe, il n’est de repos que dans la persévérance.
Il fallut du temps — un temps qui, dans la réalité, ne compta que quelques minutes, mais qui, dans le ressenti des deux protagonistes, s’étira en une longue nuit — pour que la crise se calme. Le mouchoir brodé de l’Empyréenne s’imbiba de sueur et de sang, ses bras tinrent bon contre les secousses, son regard ne quitta pas ce visage tordu de honte et de douleur, non pour le scruter, mais pour lui offrir ce point fixe qu’il pouvait trouver, s’il le voulait, lorsqu’il parviendrait à remonter à la surface. Lorsqu’enfin les tremblements se réduisirent à un simple frisson, l’eau claire portée à ses lèvres nettoya le goût métallique et cendreux du sang, et les paupières d’Ishar se relevèrent, révélant des prunelles encore chargées d’orage, mais capables, à nouveau, de distinguer les lignes d’un visage. Il vit la porcelaine des joues, l’aube discrète qui venait d’y naître, presque en réponse au propre vermillon de ses pommettes à lui, et comprit, avec un recul nouveau, ce qu’elle avait accepté d’endurer sans le juger.
De cette nuit ne sortirent ni promesses grandiloquentes, ni serments échangés. Il n’y eut que des phrases simples, heurtées. Ishar se confondit en excuses maladroites, avouant, à demi-mot, qu’il n’avait pas voulu qu’elle soit témoin de « ça », que depuis Cevahir cette chose le poursuivait, qu’il ne maîtrisait rien. Naethrys, elle, fit ce que peu d’êtres font face à la souffrance d’autrui : elle refusa de rendre ce fardeau à son propriétaire comme une faute. Elle parla de vouloir et de pouvoir, affirma que désormais, puisqu’elle avait vu, ils pourraient, un jour, en partager le poids, suggéra qu’un soir viendrait où il lui conterait ces fables noires, non pour satisfaire sa curiosité d’érudite, mais pour qu'il ne les porte plus seul.
Lorsque, plus tard, il se remit debout, encore un peu chancelant, lorsqu’il remarqua, avec un mélange de confusion et de dérision, les taches sombres sur sa robe, et balbutia qu’il trouverait un moyen de la dédommager, ce fut elle, la vieille Dame des flots engloutis, qui désamorça la gêne par un trait de pragmatisme presque léger : ce n’était pas sa favorite, ce serait l’occasion d’en changer. Le rire qui échappa alors à Ishar, rare, bref, creusant une fossette dans sa joue, eut sans doute plus de valeur pour elle que n’importe quelle excuse. Avant de quitter la salle, il la salua une dernière fois, confia le parchemin à ses soins, et lâcha, comme un homme qui sait à la fois sa propre fragilité et la grandeur de ce qu’il sert :
— Étudiez-le, Dame de Dorthalyon. Ces ombres méritent vos yeux. Moi, je vais reprendre des forces. On ne défie pas le Savoir l’estomac vide.
— Belle soirée, Messire. Que la nuit printanière vous soit salvatrice.
La porte se referma sur lui, laissant la salle retrouver son calme apparent : la lucarne constellée, le feu qui crépitait, l’encens qui se dissipait. Naethrys, seule à nouveau, baissa les yeux sur le fragment prophétique, consciente qu’il ne s’agissait plus seulement d’un texte à traduire, mais du premier maillon visible d’une chaîne plus vaste, où s’entrelacent la mémoire de Verra, le destin de Sanctus, la vigilance de la Confrérie et la lutte silencieuse d’un homme pour faire de sa malédiction un instrument de veille plutôt qu’un gouffre où sombrer. Elle sourit, très légèrement, à cette pensée, et se remit au travail, car pour ceux qui gardent ce qui passe, il n’est de repos que dans la persévérance.





